Nombreux éclats de voix au Festival Enescu de Bucarest
Les mélomanes globe-trotters le savent, le Festival George Enescu à Bucarest est un des grands incontournables de l’été avec de grands concerts de prestige. Ce qu’ils imaginent moins, c’est que la partie lyrique est tout aussi riche et étonnante. Explications…
Avec une petite centaine de concerts et d’évènements au programme, le Festival George Enescu est un paradis pour tous les mélomanes et particulièrement pour les amateurs de lyrique. A l’affiche du 28 au 31 août 2025, les festivaliers ont pu applaudir Gaëlle Arquez sur scène dans l’Heure espagnole de Ravel, Magdalena Kožená interprétant les Folk Songs de Luciano Berio ou encore Benjamin Bernheim dans un récital avec orchestre. Avec la Missa solemnis de Beethoven, le Requiem for My Friend de Zbigniew Preisner ou encore Vox Maris d’Enescu, tous les répertoires sont représentés dans un feu d’artifice de musique. Malgré la profusion de grands moments, certains événements n’ont pas tenu toutes leurs promesses.
Du solennel, de l’ennuyeux et des révélations, c’est le Festival George Enescu !
La déception peut venir parfois de l’œuvre elle-même. Zbigniew Preisner a joui d’une très bonne réputation grâce à la musique qu’il a composée pour Krzysztof Kieślowski. Le grand public se souvient des mélodies entêtantes de La Double Vie de Véronique ou de la trilogie Bleu, Blanc et Rouge. A la mort du cinéaste polonais, Preisner a écrit ce Requiem pour un ami peu inspiré, hélas ! Dans le magnifique salle de l’Ateneul Român le 29 août 2025, dans le cadre des concerts de minuit, tous les efforts de Constantin Grigore à la tête du Sinfonia Varsovia et du chœur de chambre „PRELUDIU – Voicu Enăchescu” semblent bien vains à défendre cette musique qui évoque Arvo Pärt au mieux mais plutôt un ennui poli. Sincères, les interprètes font de leur mieux mais malgré les qualités de chacun (notamment Apolline Raï-Westphal, soprano virtuose et Alexandru Costea contre-ténor au timbre marqué), rien ne retient vraiment l’attention. On retrouvera le Sinfonia Varsovia et le Corul Academic Radio autrement inspiré le lendemain, dans Vox Maris, superbe fresque d’Enescu entendue le 31 août à la Sala Radio et dirigée par Marta Gardolińska avec un remarquable ténor, George Vîrban. Il faut dire que le Festival George Enescu avait placé la barre haute le 29 août à l’Ateneul Român avec la Missa solemnis de Beethoven et son parfait quatuor de solistes britanniques. Très sollicitée dans l’aigu, la soprano Lucy Crowe surmonte facilement les difficultés avec cette voix cristalline toujours magnifique. La mezzo Jess Dandy possède un timbre rond marqué absolument superbe. Côté messieurs, le ténor Benjamin Hulett et Alastair Miles connaissent leur métier même si la basse accuse parfois une légère fatigue. Tous arrivent à se distinguer dans cette œuvre majestueuse qui ne réserve pourtant pas de grands solos à ces interprètes. Il est agréable de retrouver le grand chef roumain Cristian Mandeal (qui fut notamment directeur artistique du festival) toujours alerte à la tête de l’Orchestra Filarmonicii de Stat „Transilvania” Cluj-Napoca et de son chœur. Ayant suivi l’enseignement de Karajan et de Celibidache, il garde du premier la flamboyance et du second la profondeur.
Magdalena Kožená et Benjamin Bernheim, une nuit d’été folklorique à Bucarest
Que serait un Festival sans ses grandes stars internationales ? Alors qu’il a dirigé la veille une exquise Heure espagnole de Ravel à l’Opéra avec une truculente Gaëlle Arquez, l’impeccable chef James Gaffigan retrouve un autre artiste français au concert cette fois, le 30 août 2025, dans l’acoustique généreuse de la Sala Radio. La grande voix de Benjamin Bernheim fait les beaux soirs des scènes les plus prestigieuses dans le monde. Au concert et en récital, il promène un programme généreux couplant le Poème de l’amour et de la mer d’Ernest Chausson aux célèbres Nuits d’été de Berlioz qu’il a enregistré pour le label Deutsche Grammophon. L’Orquestra de la Comunitat Valenciana déploie un tapis sonore chatoyant avec quelques décibels superflus qui ne déstabilisent jamais l’interprète. Vaillant, Bernheim trouve l’intensité vocale juste pour ne pas être couvert même s’il est parfois obligé d’abandonner quelques subtilités en chemin dans les Chausson. Sa technique remarquable lui permet de superbes pianos et de nombreuses couleurs mais pas toujours suffisamment d’intériorité pour jouer la poésie. Il place parfois d’étranges abandons qui peuvent dénaturer le texte. Dans les Nuits d’été, l’acteur de grand écran raconte avec talent Le spectre de la rose, sommet du concert. Avec une vision plus proche de l’opéra que de la mélodie, il convainc grâce à cette voix magnifiquement conduite dans un cycle qui, rappelons-le, a été écrit pour différentes tessitures. De retour dans la Sala Palatului, les festivaliers avaient rendez-vous en soirée avec Daniel Harding, l’Orchestra dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia et Magdalena Kožená. Qui mieux que la mezzo-soprano tchèque pour interpréter les Folk Songs de Luciano Berio ? Le compositeur aurait soufflé ses 100 bougies cette année avec un beau cadeau. Son cycle de mélodies regroupe des chansons populaires de plusieurs pays (États-Unis, Arménie, Auvergne, Sicile, Ligurie, Sardaigne et Azerbaïdjan) qu’il a arrangé pour grand orchestre en 1973. Cathy Berberian, madame Berio à la ville, a été la grande créatrice de la partition écrite à l’origine pour un petit ensemble. Kožená se glisse dans la direction précise de Harding sans jamais chercher à rivaliser avec la superbe formation. Dans un dialogue permanent, elle garde la simplicité et la sincérité requise tout en vivant son texte avec une grande maîtrise stylistique. Les francophones présents auraient sans doute quelques remarques à faire mais même si la voix légèrement détimbrée s’épanouit à mesure qu’elle se chauffe, il n’y a qu’un reproche à formuler sur la brièveté de la pièce. A un tel niveau d’envoûtement, les 20 minutes passent bien trop vite sans un bis. Ainsi va le Festival George Enescu à Bucarest avec éclat, celui des grandes stars qui brillent sur ses scènes…

