Fureur et stupeur au Théâtre des Champs-Élysées avec Orlando
Les opéras en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées suscitent l’intérêt du mélomane surtout lorsqu’il s’agit du répertoire baroque. Sur scène, la démence d’Orlando confié à Marc Minkowski a été contagieuse. Explications…
Les soirées se suivent à un rythme soutenu au Théâtre des Champs-Élysées qui enchaîne les succès. Prestigieuse sur le papier, la première saison de Baptiste Charroing se révèle avec puissance comme une des plus intenses de la scène parisienne pourtant bien lotie. Le nouveau directeur de la Maison de Musique de l’avenue Montaigne a su conserver un des marqueurs de son théâtre en présentant des opéras en version de concert avec des distributions de luxe comme jeudi 19 mars 2026 avec Orlando. Confier l’ouvrage à Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre, grands spécialistes du compositeur, peut paraître une évidence et pourtant l’opéra de Georg Friedrich Haendel, plutôt rare à la scène, n’est pas le plus facile à animer.
Wunderlin, la petite merveille de la soirée qui en compte plein !
Cinq solistes se disputent une intrigue assez faible. Orlando aime Angelica qui n’a d’yeux que pour Medoro convoité par la charmante Dorinda. Deus es machina, le mage Zoroastro interviendra pour régler les problèmes (Orlando ayant sombré dans une folie furieuse) et ainsi délivrer une « happy end » attendue. Même si l’ouvrage de 1733 annonce les prochains chefs-d’oeuvre Ariodante et Alcina, le livret de l’Arioste qui s’inspire d’un épisode de la vie de Roland rendu fameux ne peut prendre vie que s’il est incarné par un plateau d’exception. S’il est commun de parler des opéras de Verdi qui exigent les meilleurs chanteurs, il en est de même pour le belcanto haendélien. La distribution réunie ce soir a le mérite d’être à la fois homogène et équilibrée, les timbres de ces dames étant parfaitement caractérisés. La voix légèrement hésitante au tout début d’Ana Maria Labin prend de plus en plus d’ampleur et de force pour délivrer une Angelica magnifique avec une opulence et un moelleux qui rappelle les plus grandes. Sans lui voler la vedette, Alina Wunderlin est la révélation de la soirée dans le rôle de la délicate bergère Dorinda. Drôle et vocalement impeccable, le soprano léger chante avec beaucoup d’esprit et une intelligence qui sert à la fois son jeu d’actrice et sa ligne de chant, surtout dans les variations parfaitement dans le style. Marc Minkowski a souvent l’intuition juste concernant les jeunes chanteurs. On se souvient de nombreux débuts comme ceux, impressionnants, de Magdalena Kožená ou Denis Sedov. Même s’il lui manque encore une touche d’autorité dans le rôle de Zoroastro, hésitant entre basse et baryton, on souhaite à Edward Jowle la même carrière que la mezzo.
Un chef encore plus fou que son sujet embrase tout sur son passage
Yuriy Mynenko est, quant à lui, un contre-ténor déjà bien connu sur scène et notamment pour avoir participé à l’enregistrement de l’Artaserse de Vinci. Même si le rôle de Medoro, à qui sont dévolus des airs doux et suaves, pourrait n’être qu’un faire-valoir, l’artiste tire facilement son épingle du jeu avec son chant soigné et les nombreuses couleurs qui l’irisent. Reste le rôle-titre d’Orlando, majeur, confié à Aude Extremo. Il est aisé de comprendre ce qui a pu convaincre le chef de choisir ce timbre singulier, si sombre qu’on l’associerait naturellement à un contralto. La mezzo apporte à sa partition une ambiguïté et une étrangeté qui la différencie, à juste titre, de l’ensemble de la troupe. Les vocalises en mitraillette, la bravoure et l’assurance de son chant font bien évidemment merveille même si dans la scène de la folie, tant attendue, elle est rattrapée par encore plus dément. Chef multi-célébré dans de nombreux répertoires, Marc Minkowski fréquente le génie dans sa sainte tétralogie Rameau-Mozart-Offenbach et bien sûr, Haendel ! Le feu d’artifice de la grande scène est savamment amené par la flamme entretenue avec une variété de nuances et un rythme évident toujours tenu. Il déroule la musique de Haendel comme un ruban intense où l’attention est relancée en permanence. Excellents, les Musiciens du Louvre se sont particulièrement illustrés dans un trio haletant où les pianississimos touchaient à l’indicible. Cette très grande soirée au Théâtre des Champs-Élysées a été agrémentée d’une mise en espace idéale de Loïc Richard suffisamment amusante et présente pour illustrer parfaitement cet Orlando furieusement d’anthologie !

