Les Enfers racontés par des élèves du Conservatoire provoquent les rires
Avec Orphée, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris vient de vivre les Enfers. Les jeunes artistes à l’affiche de la production d’un célèbre opéra bouffe d’Offenbach ont provoqué rires et hurlements du public. Explications…
On ne compte plus le nombre de talents passés par le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. En partenariat avec la Philharmonie, la référence française et internationale en enseignement des arts musicaux programme un opéra chaque saison, permettant à ses élèves de s’illustrer dans une grande production lyrique. Vendredi 6 mars 2026, dans l’allégresse et les cris de joie, la salle Rémy-Pflimlin a accueilli les spectateurs, en partie composés d’élèves et de professionnels, venus assister à l’une des deux représentations d’un Orphée aux Enfers enlevé. Grâce à de nombreux « petits » rôles, l’œuvre d’Offenbach a permis de mettre en avant de jeunes artistes dans cette apparente légèreté du petit Mozart des Champs-Elysées qui exige tout de même style et moyens vocaux.
L’Opinion Publique devient grave, rien ne va plus entre Orphée et Eurydice
Ludovic Lagarde est un metteur en scène expérimenté qui a su mettre en valeur tous les jeunes chanteurs en exploitant également leur talent de comédien. Il ne faut pas oublier que, même s’ils sont pour la plupart à un stade avancé de leurs études, ce sont encore des élèves qu’il convient d’encourager. Toutefois, le niveau de cette promotion Orphée est excellent avec déjà des talents affirmés même si l’on peut regretter parfois quelques flottements dans la diction qui nuisent à la compréhension du texte chanté. Autre professionnel aguerri, le chef Mathieu Romano dirige avec précaution une musique qui appellerait sans doute davantage de nervosité et de rythmes endiablés mais tous les membres de l’Orchestre du Conservatoire sont engagés et sincères dans la folie Offenbach. Orphée aux Enfers est une farce qui se moque avec délice de la mythologie. Le maître de la lyre y est dépeint comme un amant ennuyeux incapable de combler son épouse Eurydice. Ténor naturel, Matthias Deau est un acteur gentiment gauche qui trouve ses marques au fur et à mesure du spectacle. Il doit affronter L'Opinion publique campée avec panache par Maria Soler Vidal aux graves sonores mais qui pourrait oser encore plus sur scène. Dans le rôle Eurydice, Lisa Bensimhon s’en donne à cœur joie. Le timbre corsé de la soprano et sa conduite vocale maîtrisée lui permettent de se faire facilement remarquer dans cette folie où elle garde le parfait détachement entre sérieux et extravagance. Les premières scènes dans l’intimité d’un couple qui ne cherche qu’à tromper l’autre sont pimentées par l’arrivée de Pluton sous les traits du demi-dieu Aristée. Confier ce rôle habituellement chanté par un ténor à Juliette Nouailhetas jette un trouble bienvenu. Même si elle manque parfois d’assurance vocale, la mezzo aux mains baladeuses installe facilement son personnage à la fois très séduisant et inquiétant.
Jupiter à la Truel, le chef-d’œuvre d’un véritable maître de la comédie
Une très bonne idée de mise en scène est d’avoir flanqué Pluton de son chien tricéphale, le fameux Cerbère, interprété par trois danseurs (Lua Timóteo Pires, Raphaël Foucou et Ilann Bouallala-Laurent). Jeune diplômée, la chorégraphe Anaïs Vallières trouve le parfait équilibre entre grotesque et malaise, le toutou n’ayant pas l’air commode si l’on en juge par le dégoût qu’il inspire à Jupiter. Dans le rôle du roi des dieux, Auguste Truel fait décoller le spectacle qui prend toute sa dimension comique dès qu’il entre en scène. Le jeune baryton, par ailleurs organisateur d’un festival en Aveyron, est déjà connu pour être l’un des beaux espoirs des Voix des Outre-mer. Il fait sien un texte qu’il interprète avec un naturel confondant et beaucoup d’esprit. Il faut le voir lever le sourcil, adresser des regards concupiscents à Eurydice ou même oser, bravache, le ridicule du costume d’une mouche pour mesurer le génie de cet artiste absolument désopilant. Véritable maître de cérémonie, il porte ses partenaires qui ne manquent pas de répondant comme Adélaïde Mansart, Junon furieuse et tout aussi drôle. Le défilé des dieux permet à Chun Li, charmante soprano aux aigus légers, de se faire remarquer en Cupidon. Estere Katrina Pogina impose sa présence dans le rôle de Vénus avec un timbre marqué tandis qu’Audrey Maignan charme en Diane avec un superbe piano et une conduite vocale délicieuse. Les moyens de la jeune soprano semblent quelque peu sous-employés dans cet opéra nettement bouffe. Yann Salaün (Mercure) maîtrise quant à lui le style d’Offenbach entre comédie et beau chant. Reste Angelo Heck, incroyable John Styx, qui l’espace d’une scène éclipse ses partenaires. Sans doute moins nuancée que celle d’Auguste Truel, sa prestation n’en demeurera pas moins mémorable car le comédien chanteur pousse le curseur à l’extrême pour donner chair à un personnage d’alcoolique libidineux, repoussant et pourtant délicieusement irrésistible. Un autre talent comique s’est révélé ce soir où, dans les rires, on a décelé déjà quelques-uns des noms qui brilleront demain sur les affiches !

