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Les poisons de Lucrezia Borgia plongent l’Opéra de Liège dans le noir

Les poisons de Lucrezia Borgia plongent l’Opéra de Liège dans le noir

Rôle emblématique, la Lucrezia Borgia de Donizetti réclame la plus belle des voix belcantistes. En faisant appel à Jessica Pratt, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège frappe fort. Cette affiche haute en couleur possède sa part d’ombre. Explications…  

Jessica Pratt © ORW-Liège/J.Berger

En prenant les rênes de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, Stefano Pace n’a pas tiré un trait définitif sur le répertoire belcantiste que chérissait Stefano Mazzonis di Pralafera, le précédent directeur général, bien au contraire. Il sait que, bien que trop souvent absent des affiches, un titre comme Lucrezia Borgia de Gaetano Donizetti réjouit toujours les mélomanes tant la virtuosité vocale peut enflammer les spectateurs. À Liège comme à Paris, distribuer cette œuvre majeure présente une gageure pour les équipes artistiques. En effet, pas de beau chant sans d’excellents chanteurs ! En choisissant Jessica Pratt comme tête d’affiche, Pace et Giampaolo Bisanti, son directeur musical, ont pris un risque raisonnable, la soprano réputée venant tout juste d’aborder le rôle à la scène. Pour autant, ce dimanche 12 avril, sont-ils parvenus à satisfaire la critique ?

Noir c’est noir mais gardons espoir de tout comprendre

Marko Mimica © ORW-Liège/J.Berger

La direction de Giampaolo Bisanti est l’un des points positifs du spectacle. L’Orchestre et le Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège possèdent des affinités avec le répertoire italien que le chef exploite, tirant le meilleur parti de la tradition. Moins sensible au raffinement qu’au dramatisme de la partition, il dialogue avec le plateau vocal dans le respect du style belcantiste et sans jamais couvrir les voix. Traditionnelle également, la mise en scène de Jean-Louis Grinda s’appuie sur une scénographie simple mais efficace avec des mouvements de foule assez réussis. Dommage que l’ancien directeur de l’Opéra de Liège (de 1996 à 2007) n’ait pas cherché plus de sens dramatique, ses chanteurs se contentant plus souvent de poses statiques que de véritable direction théâtrale dans des décors sombres. Les amateurs de costumes dans le style de l’époque seront charmés par le travail de Françoise Raybaud même s’ils ne conviennent pas à tous et si l’uniformité de certains n’aide pas à la compréhension des intrigues secondaires. Dans les quelques taches de rouge, il est difficile de distinguer Rustighello d’Astolfo, les sbires du duc et mari de Lucrezia, si ce n’est par leur voix. Le ténor Lorenzo Martelli se fait remarquer même s’il peine dans l’aigu tandis que William Corrò, baryton-basse, s’affirme sans problème en Astolfo. Dans la scène finale de l’empoisonnement, la basse Luca Dall’Amico s’impose naturellement en Don Apostolo Gazella et se détache de ses petits camarades (Roberto Covatta, Marco Miglietta et Rocco Cavalluzzi) qui forment un ensemble convaincant.

Plongée dans la pénombre, Jessica Pratt manque de noirceur

Jessica Pratt © ORW-Liège/J.Berger

Encadrant un grand escalier qui figure Venise puis l’appartement de Lucrezia, des vidéos de peintures religieuses sont projetées sur des panneaux comme reflets de sa pensée. Dans la scène finale, une immense pietà michelangélesque se déploie sur une toile à l’arrière-scène appuyant inutilement le propos. Même faiblement éclairée, Jessica Pratt possède suffisamment de magnétisme pour habiter la scène, seule. Vocalement, la soprano maîtrise la technique et le style belcantiste avec un aigu filé pianissimo dans son premier air et une bonne tenue générale de la ligne vocale. La performance est à saluer mais n’est pourtant pas aussi remarquable qu’attendue car il manque de la puissance et davantage d’engagement dramatique et de noirceur dans la scène finale avec un suraigu qui se voile parfois. Elle sera une grande Lucrezia à n’en pas douter, en revanche, Gennaro se cherche encore. Vaillant, le ténor Dmitry Korchak peine souvent avec un chant droit qui manque de couleurs. Maffio Orsini, son camarade, est incarné avec naturel par Julie Boulianne, à l’aise dans ce répertoire. Avec assurance, la mezzo donne beaucoup de plaisir grâce à un chant maîtrisé et qui pourrait encore se libérer davantage dans des envolées lyriques déjà bien présentes. Impeccable également, la prestation de Marko Mimica dans le rôle du méchant duc Alfonso d’Este laisse une impression de plénitude et de beau chant. L’on sort de ce spectacle globalement convaincu et ravi d’avoir pu entendre ce superbe opéra, trop rare sur scène, dans de bonnes conditions.

Julie Boulianne © ORW-Liège/J.Berger

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