A Gstaad, Asmik Grigorian est-elle la plus grande soprano actuelle ?
Même si les grandes voix se retrouvent chaque saison au programme du Gstaad New Year Music Festival, certaines affiches attirent plus que d’autres, les mélomanes n’ayant plus d’yeux que pour Asmik Grigorian, la plus grande ? Réponse…
De Montreux, le train panoramique qui mène jusqu’aux montagnes du canton de Vaud et du Saanenland offre des vues splendides sur les Alpes et semble conduire au paradis. Avec à l’affiche les plus grands noms du monde lyrique (cette saison Cecilia Bartoli, Marina Viotti, Jakub Józef Orliński, Michael Spyres, Plácido Domingo,…), le Gstaad New Year Music Festival est un véritable Eden pour les mélomanes, au cours de ces quinze jours de bonheur offerts aux spectateurs bien gâtés. La date du 3 janvier 2026 restera sans aucun doute gravée dans les mémoires car, dans la charmante église de Rougemont où se déroulent la plupart des récitals, une centaine de festivaliers ont assisté, médusés, à une extraordinaire leçon de chant donnée par l’exceptionnelle soprano Asmik Grigorian.
La meilleure Butterfly ? la meilleure Manon ? Tosca ?...
Est-il besoin de présenter l’artiste lituanienne de 44 ans qui bouleverse à chacune de ses apparitions ? Pour le Gstaad New Year Music Festival, elle a construit un programme généreux d’airs d’opéra intitulé « Great Romantic Opera Arias », sorte de catalogue de ses meilleurs rôles actuels. Se jetant immédiatement dans l’arène avec « Un bel dì, vedremo » extrait de Madama Butterfly de Puccini, Asmik Grigorian attaque le célèbre aria d’une voix allégée qui, gagnant en puissance parfaitement contrôlée, prendra bientôt entièrement possession de l’acoustique. En quelques phrases, une émotion intense s’installe déjà faisant presque oublier cet art du chant et une technique vocale remarquable. La soprano n’enfile pas les airs d’opéras comme autant de jolies perles à un collier, elle incarne chaque personnage. Dans une première partie, elle sera tour à tour une Musetta de La Bohème nuancée et incroyablement vivante avant d’être la théâtrale Tosca, littéralement. Le « Vissi d’arte » magnifique s’effacerait presque devant le premier grand temps fort de la soirée. Comme un prélude à de prochaines représentations scéniques au Liceu de Barcelone, Asmik Grigorian a été renversante d’aisance dans « Sola, perduta, abbandonata » de Manon Lescaut avec une déflagration d’aigus plus déchirants les uns que les autres. Nous n’étions pourtant qu’à peine à la moitié du concert !
Phénoménale, Asmik Grigorian effraie même les festivaliers
Tommaso Lepore a assuré trois interludes musicaux remarquables permettant ainsi à l’artiste de reposer sa voix. Aussi à l’aise dans Ravel que dans Brahms (Menuet du Tombeau de Couperin et Intermezzo op. 118 n° 2), le pianiste traduit admirablement les subtiles atmosphères avant de s’attaquer avec virtuosité à la Sonate en si mineur K27 de Domenico Scarlatti. Avant l’apothéose finale et deux rappels, la puccinienne consommée a abordé le répertoire slave avec le grandiose air de la Lettre extrait d’Eugène Onéguine de Tchaikovsky qu’habitée, elle chante comme personne. Asmik Grigorian, la plus grande interprète actuelle du rôle de Tatiana, arrive sans peine à faire comprendre tous les enjeux dramatiques sans nul besoin de sous-titres. Ici encore, la longueur de souffle, les délicats messa di voce presque imperceptibles, les nuances et la parfaite maîtrise des aigus jamais tonitruants, emmènent les mélomanes les plus chevronnés au firmament. Après de très longs applaudissements, la soprano a revêtu le costume de Rusalka de Dvořák avec un Chant à la lune extatique, incarné comme rarement avant de conclure ce condensé de rôles par l’un des plus redoutables. Avec ce timbre marqué mais fort beau, la soprano trouve les noirceurs de Lady Macbeth en un regard qui se fait soudainement dur et même effrayant. Alors que les festivaliers de Gstaad avaient déjà dépassé les sommets, avec « Vieni t’affretta » extrait de Macbeth de Verdi, une marche supplémentaire a été franchie, celle de l’indescriptible, du phénoménal, de l’incarnation parfaite qui laisse à penser que l’on vit un instant inoubliable. Asmik Grigorian aurait pu s’en tenir à ce moment hallucinant. Elle a offert deux généreux bis, ponctuant la leçon de chant avec « O mio babbino caro », l’évidence même et l’Ave Maria de Desdemona (Otello de Verdi), suspendu dans les nuances et les pianissimos réellement extraordinaires (alors qu’elle venait de faire exploser de puissants suraigus). Serrés sur les bancs de l’église de Rougemont, les mélomanes (dont certains avec un bouquet de fleurs à la main) étaient venus religieusement écouter la nouvelle madone des sopranos. Après ce concert rare, Asmik Grigorian a converti ceux qui ne la connaissaient pas encore, confirmant qu’elle est aujourd’hui la plus grande !

