Siegfried tête en bas se perd dans la forêt de Bastille
Le nouveau Ring de Wagner se dévoile à l’Opéra Bastille, épisode après épisode. Siegfried toujours dirigé par Pablo Heras-Casado et dans la mise en scène de Calixto Bieito convainc totalement et pas du tout. Explications…
2026 est une année marquante pour les wagnériens qui ne manqueront pas de fêter le cent-cinquantième anniversaire de la création du Ring des Nibelungen de leur compositeur vénéré. Depuis août 1876 et la première représentation de la Tétralogie au Festspielhaus de Bayreuth, bâti pour l’occasion, de nombreuses mises en scène ont été chahutées, la bronca la plus célèbre étant celle qui a suivi la production de Patrice Chéreau en 1976. Comme en politique, les mélomanes semblent divisés en deux camps avec d’un côté, les progressistes applaudissant toutes les avant-gardes et de l’autre, les conservateurs hurlant leur désapprobation dès qu’une aile manque au casque de Brünnhilde. Deuxième volet de la Tétralogie, Siegfried était à l’affiche de l’Opéra Bastille ce 21 janvier 2026 avant la présentation d’un Ring complet en novembre. Malgré une distribution de rêve, la nouvelle production Calixto Bieito continue à ne pas faire l’unanimité et à provoquer les débats.
Dans la forêt « down under », on attend Shakespeare pas Mickey déjanté
Le prestige d’une grande maison d’opéra comme l’Opéra national de Paris passe par des événements comme la production d’un nouveau Ring de Wagner. Choisi par Stéphane Lissner, charismatique directeur de l’institution jusqu’en 2020, le metteur en scène Calixto Bieito fait partie de cette brillante génération qui aime provoquer, parfois à dessein. Sa Carmen, sexy ou vulgaire selon les camps, est à l’affiche partout en Europe (Barcelone, Paris, Londres, Vienne etc.) avec un succès certain. Pour mettre en scène Der Ring des Nibelungen, œuvre-monstre de quatre opéras d’une durée d’environ 17 heures de musique, il faut des idées car de nombreuses scènes sont attendues. Dans une note d’intention, Bieito explique que « le rôle-titre évolue dans un monde dystopique où les technologies numériques et le big data ont conduit à un anéantissement quasi-total de notre civilisation… ». Voilà pourquoi le décor assez impressionnant de Rebecca Ringst est constitué d’arbres, tête en bas, qui montent et qui descendent dans une chorégraphie servant à meubler les interludes musicaux. Nous ne sommes pas encore en Nouvelle Zélande ou dans l’hémisphère sud et pourtant, l’histoire est traitée par-dessus tête. Le héros Siegfried est censé façonner Notung, son épée légendaire, pour se confronter ensuite à Wotan/Wanderer lors d’un combat où il brisera sa lance, symbole de la puissance du dieu. Ces éléments signifiants sont remplacés par des gestes inutiles qui trahissent plus le manque d’imagination que la provocation. Toutes les difficultés sont escamotées dans une mise en scène le plus souvent triviale. Certes, nous avons bien un dragon mais il porte une tête de Mickey déjanté…
Le sextet vocal gagnant rafle l’importante mise du chef
Siegfried étant sans doute le plus délicat des quatre ouvrages à mettre en scène, l’ennui pourrait s’installer mais, et c’est ici où réside la grandeur de l’Opéra national de Paris, la distribution est passionnante. Passons vite sur le Waldvogel d’Ilanah Lobel-Torres à l’aigu peu aérien pour tresser des lauriers à Derek Welton. Après Christopher Maltman dans Die Walkürie, Paris a enfin un Wotan/Wanderer digne de ce nom. Projection insolente, puissance, timbre ensorcelant, la voix enchante autant que la prestation scénique. Même s’il n’a pas grand-chose à défendre, Welton incarne son personnage parfois même dans une gestuelle étonnante. La violence attendue éclate dans la grande scène de confrontation avec Erda qui sert la soupe au dieu bientôt déchu. Même si elle n’a pas exactement la voix du rôle, Marie-Nicole Lemieux, appuyant sur ses graves, compose intelligemment avec la partition. Contredisant le livret, son personnage hilare reste présent sur scène lors du combat entre Wotan et Siegfried qui la couvre d’un drap. Dans le rôle-titre, livré à lui-même, Andreas Schager gesticule beaucoup, forge Notung en frappant le sol avec sa chemise déchirée, tient son épée du mauvais côté, met une casserole sur la tête de Wotan et croise beaucoup de femmes avant de découvrir Brünnhilde (censée être la toute première). Malgré ce traitement spécial, il faut entendre le ténor sur scène tant sa prestation vocale est exceptionnelle. Les Heldentenöre capables d’affronter les difficultés avec autant de panache, de puissance contrôlée et une diction claire sont rares et Schager est sans doute le grand Siegfried du siècle. Face à lui, Tamara Wilson peut paraître légère en Brünnhilde et pourtant la soprano est également à saluer avec une aisance dans l’aigu accompagné de belles nuances. Mime toxicomane et Alberich qui accouche aux forceps une créature sortie de The Toxic Avenger trouvent en Gerhard Siegel et Brian Mulligan un ténor et un baryton vaillants parfaitement distribués tout comme le Fafner de Mika Kares. Les artistes, wagnériens accomplis, sont les voix attendues dans ces rôles d’importance. Dernière raison pour voir cette production malgré toutes les réserves, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris merveilleux, Pablo Heras-Casado s’affirme comme un chef d’exception. Sa direction souple n’alourdit jamais la musique qui, dirigée avec une vraie intelligence de la ligne, confine au sublime à la toute fin. Le raffinement et la délicatesse de l’orchestre dans un duo d’amour d’une absolue beauté sont l’un des souvenirs que nous garderons longtemps…

