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Benjamin Lévy : "Diriger un opéra, c’est comme piloter un avion !"

Benjamin Lévy : "Diriger un opéra, c’est comme piloter un avion !"

L’Orchestre de Cannes Provence Alpes Côte d’Azur a une histoire un peu particulière qui a longtemps été écrite par son créateur, le chef Philippe Bender. Fait exceptionnel, le maestro est resté directeur artistique de l’ensemble 38 ans. Après une transition en douceur assurée avec le mandat de Wolfgang Doerner, l’orchestre écrit une nouvelle page pleine de promesse. En nommant un nouveau directeur artistique, le jeune et talentueux Benjamin Lévy, il saisit la belle opportunité de se replacer naturellement sur l’échiquier des orchestres à suivre. 

 © Céline Leporrier

© Céline Leporrier

Le chef vient auréolé d’une excellente réputation après les nombreux succès remportés à l’opéra (où son nom reste associé aux productions de la Compagnie Les Brignads) comme au concert, notamment avec sa formation historiquement informée, l’Orchestre de Chambre Pelléas. 

Il faut maintenant attendre l’annonce de la prochaine saison 2017-2018 pour découvrir les nouvelles grandes lignes de la programmation. On devine déjà qu’elle saura répondre aux attentes d’un public fidèle mais aussi titiller la curiosité des mélomanes. Lorsque nous avons rencontré Benjamin Lévy, il rentrait de Reykjavik après les représentations d’Eugene Oneguine pour l’Opéra d’Islande au Harpa (la fabuleuse salle avec sa façade conçue par le célèbre sculpteur de lumière danois Olafur Eliasson). Nous avons tour à tour évoqué son parcours, sa définition d’un Directeur Artistique mais également des artistes, Lorenzo Gatto, Martha Argerich ou Khatia Buniatishvili. Il a été également question des projets, d’une édition urtext d’un concerto de Chopin édité par l’institut de Varsovie et de Schumann... L’occasion pour nous de découvrir un directeur artistique tout juste nommé, enthousiaste, nourri d’envies et déjà en plein travail. Vivement demain !

Quelles sont vos impressions sur Reykjavik ?

Il y a une énergie incroyable en Islande. Tout est assez récent (le plus vieux café date de 1950, par exemple) mais les islandais ont une véritable culture du chant avec un nombre impressionnant de chorales pour seulement 350.000 habitants. Toutes les cérémonies sont chantées. J’étais heureux de retrouver un esprit de troupe à l’opéra et des chanteurs qui étaient dans la production de Don Giovanni que j’ai dirigé l’année dernière. Comme il n’y a que peu de productions par saison, l’Opéra d’Islande fonctionne un peu comme un festival. La scène du Harpa est très bien même si on est un peu obligé de tricher avec les décors car il n’y a pas de dégagement.

Lorsqu’on est un chef d’orchestre, faut-il choisir entre opéra et symphonique ?

C’est complémentaire. J’aime diriger les deux et aimerais continuer même si les temps de travail sont différents. Avec le symphonique, on est plus dans l’immédiateté de l’œuvre. A l’opéra avec la préparation en amont et le travail en collaboration avec le metteur en scène, c’est plus long bien sûr. 
Travailler avec une compagnie comme les Brigands a été vraiment très intéressant. J’ai appris à être au four et au moulin. En fait, c’est comme lorsque l’on pilote un avion (je prends des leçons d’ailleurs), il faut gérer plein de choses en temps réel avec des éléments inattendus…

On a l’impression que les relations réputées parfois houleuses entre chefs d’orchestre et metteurs en scène ont évolué, ont changé même …

En effet, on est arrivé à autre chose avec les metteurs en scène car aujourd’hui, chacun comprend les tenants et les aboutissants de l’opéra. Et puis, les directeurs des salles ont pris conscience qu’il fallait créer des équipes. Personnellement, la seule chose qui peut me gêner sur scène, c’est le bruit. L’opéra, cela reste du théâtre mais on ne peut pas y être dans un naturel total car il y a la musique et il faut l’entendre. Des metteurs en scène comme Dmitri Tcherniakov ou Olivier Py avec qui j’ai aimé travailler, ont trouvé une manière d’exprimer autre chose…

On vient d’évoquer la compagnie Les Brigands mais il y a eu d’autres rencontres décisives avant, notamment avec les chefs Marc Minkowski ou David Zinman. Racontez-nous…

J’ai commencé ma carrière en étant l’assistant de Marc Minkowski, notamment au Festival de Salzbourg pour Mitridate de Mozart et pour la tournée du centenaire de Pelléas et Melisande de Debussy à Leipzig, Moscou et à Paris, à l’Opéra Comique. Il m’a appris ce que veut dire être un chef de théâtre car il pense souvent comme un metteur en scène. C’est un formidable instinctif. 
David Zinman m’a ouvert les yeux sur la fidélité historique lors de l’American Academy of Conducting à Aspen. Il fait partie de ces grands chefs comme Herbert Blomstedt qui ne sont pas assez reconnus en France. Il a fait une intégrale Beethoven très recherchée et ultra ciselée. 

Et comment vous est venue l’idée de devenir chef d’orchestre ?

Enfant, j’ai commencé par faire du violon mais comme je ne viens pas d’une famille de musiciens, je suis d’abord resté dans les études générales. Je faisais de plus en plus de musique et c’est quand je me préparais au concours d’entrée au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon que j’ai senti que c’était vraiment ce que je voulais faire. Et même avant, la première fois que j’ai joué dans un orchestre, j’ai su que je voulais faire ça, devenir chef d’Orchestre !

Il y a eu ensuite la création de l’Orchestre de chambre Pelléas et maintenant la direction artistique de l’Orchestre de Cannes Provence Alpes Côte d’Azur ?

Avec Pelléas, j’ai développé des grandes idées de démocratie. Pour moi, l’orchestre appartient aussi à ses membres. Comme directeur artistique, il est important d’être attentif pour voir ce qui est le mieux pour l’orchestre, savoir quel chef peut construire dans la même direction mais avec des approches différentes, en évitant le patchwork.
L’aventure de Cannes commence juste. J’ai été nommé début novembre. C’est un peu l’inconnu pour l’instant car je ne connais pas encore bien tous les membres de l’orchestre que j’ai dirigé une seule fois. Nous allons faire un nouveau concert le 13 janvier 2017 avec la 7ème de Beethoven et le concerto pour deux pianos de Mozart avec Khatia Buniatishvili et sa sœur Gvantsa. Khatia est la marraine de l’Orchestre et c’est aussi avec elle que je vais ouvrir ma première vraie saison 2017-2018. 

Qu’est-ce qui vous semble le plus fondamental dans la relation entre un directeur musical et son orchestre, la confiance ? la complicité ?

C’est difficile à définir. Je pense que la confiance est très importante dans les deux sens. D’un côté, il faut que les musiciens soient sûrs que ce que l’on leur demande sera toujours réalisable et réciproquement, que ce que le chef demande soit quelque chose possible à exécuter. Il y a l’exigence également. Les musiciens peuvent être exigeants avec leur chef en terme de programmation, de préparation, de sérieux et de la même manière, je peux être exigeant avec eux en terme de préparation, de sérieux et d’implication. J’aimerais également que les membres soient impliqués d’une manière ou d’une autre dans les recrutements. 

Vous avez des projets dont vous pouvez déjà parler ?

Je suis bien conscient que tout ne va pas forcément être possible mais j’aimerais faire des choses un peu inhabituelles comme un programme sans chef, par exemple. Il y a des solistes fédérateurs que je souhaiterais faire venir comme Lorenzo Gatto, Alexandra Soumm, Edgar Moreau et des chanteurs également. Réunir une sorte de petite troupe pour faire des opéras en version de concert avec une mise en espace pourrait créer un lien de fidélité avec le public. 
Et puis aussi, j’aimerais beaucoup faire jouer de la musique pré-classique avec le clavecin, etc. J’ai d’ailleurs demandé à l’orchestre d’acheter des timbales plus petites pour éviter des anachronismes avec le répertoire. On va peut-être mélanger les instruments d’époque mais cela reste encore à voir avec les musiciens de l’orchestre, bien entendu.
Je voudrais que l’orchestre soit pluri-répertoire pour que l’on puisse se réapproprier des oeuvres qui sont maintenant dévolues aux ensembles sur instruments d’époque.  

Vous ne craignez pas des résistances ?

Il y a de moins en moins de barrières. J’ai vu que l’orchestre de Paris avait récemment joué du Bach et même le Berliner Philharmoniker a fait des Rameau géniaux sous la direction d’Emmanuelle Haïm. Beaucoup d’orchestres « traditionnels » sont maintenant très réceptifs. Les habitudes ont changé et jouer sans vibrato et avec des attaques franches n’effraie plus même si quelques musiciens partisans d’une école d’interprétation « à l’ancienne » peuvent encore dire que ce n’est pas possible. Nous sommes sur la passerelle entre ces générations. 

Et concernant l’opéra, quels sont vos projets à venir ?

Outre les projets lyriques avec l’Orchestre de Cannes, nous donnerons avec l’Orchestre Pelléas, Pelléas et Mélisande de Debussy en version de concert, au Théâtre des Champs-Elysées en mai 2018. Sabine Devieilhe sera Mélisande, Guillaume Andrieux, Pelléas, Jean-Francois Lapointe en Golaud, Sylvie Brunet, Geneviève... Après les Pêcheurs de Perles de Bizet, je retourne en Hollande la saison prochaine pour diriger le fliegende Hollander de Wagner pour le Nederlandse Reisopera. Et puis, il y a un projet à Reykjavik avec Trouble in Tahiti de Bernstein.

Propos recueillis le 24 novembre 2016

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