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Anna Pirozzi : « La première fois que j’ai entendu Callas, j’ai été scotchée ! »

Il est parfois des bizarreries dans la vie lyrique comme dans le quotidien. La soprano Anna Pirozzi est reconnue comme l’une des plus grandes artistes à l’heure actuelle et pourtant, elle ne s’était jamais produite sur une des scènes de l’Opéra national de Paris. Alors qu’elle remplit les salles et qu’elle soulève l’enthousiasme des mélomanes dans le monde, la capitale française n’a eu la chance qu’à deux reprises d’apprécier son talent. Les versions de concert de Nabucco et Macbeth programmées au Théâtre des Champs-Elysées n’ont fait que susciter une attente encore plus importante. Alors qu’une nouvelle vague de Covid pointe son nez, l’Opéra Bastille l’invite deux fois cette saison 2022-2023 pour interpréter des grands Verdi. Ses débuts se sont même fait un peu plus tôt que prévu, la diva programmée en alternance ayant reporté sa venue. « Je fais attention au Covid mais je ne crains pas grand-chose parce que je ne sors pas. Je travaille beaucoup ce qui me laisse peu de temps pour me balader » précise-t-elle en préambule de l’entretien qu’elle nous a accordé en visio. « Naturelle » est sans doute l’adjectif qui convient le mieux à Anna Pirozzi. Alors que son parcours réserve des surprises, elle semble avancer dans sa carrière avec la spontanéité des gens conscients d’avoir reçu un don. La voix exceptionnelle de la soprano doit s’entendre dans une salle, en attendant elle parle de Verdi, de ses rôles actuels et à venir en livrant quelques confidences avec un sourire qui ne semble jamais la quitter…

Pirozzi Anna © Julian Hargreaves

En parcourant votre biographie, l’on apprend que votre mère était française ?

Ma maman est d’origine française car dans la famille, nous sommes tous napolitains. Ses parents ont émigré à Pont-à-Mousson où elle est née et où elle a fait ses études. A 18 ans, elle est retournée à Naples puis elle a rencontré mon père, napolitain, alors… elle est restée en Italie ! Mais ses sept sœurs et son frère sont tous restés entre Nancy et Pont-à-Mousson. J’ai tout de suite parlé français grâce à mes cousins avec qui j’ai appris en jouant avec eux.

Cette « double nationalité » n’a pas encore réveillé en vous un intérêt pour le répertoire français ?

J’aimerais bien mais je ne sais pas s’il existe beaucoup de choses pour ma voix. En fait, j’ai tellement été concentrée sur le répertoire italien que je n’ai pas encore eu le temps de me pencher sur d’autres rôles. J’ai chanté quelques mélodies françaises en récital mais sait-on jamais, peut-être qu’après mes débuts à l’Opéra national de Paris, des propositions vont se faire ?

C’est d’ailleurs assez étonnant, alors que vous êtes acclamée dans les théâtres du monde entier, vous n’avez jamais été à l’affiche d’une production scénique à Paris. Vous savez pourquoi ?

C’est tout simplement le fait de mon ancien agent artistique qui n’a jamais mis en place les conditions favorables avec la direction précédente. Mais mon absence n’est que relative car j’ai chanté au Théâtre des Champs-Elysées.

Paris a eu cette chance de vous entendre en version de concert dans Nabucco et Macbeth. Abigaille et Lady Macbeth sont les deux rôles phare d’une carrière qui a très vite démarré...

Anna Pirozzi (c) Charl Marais

En effet, cela fait seulement dix ans que j’utilise ma voix lyrique. Avant j’ai été chanteuse pop, j’ai fait du piano-bar et des concours où tout le monde entendait les moyens vocaux et ne comprenait pas pourquoi je n’étais pas au conservatoire. Je n’avais jamais mis les pieds à l’opéra, n’avais aucun goût pour le classique car dans ma famille, personne n’en écoutait.  Cependant, même pour une carrière dans la pop, il me semblait utile de savoir lire la musique. Je me suis donc inscrite mais il a fallu passer un petit examen. C’est ainsi que je me suis retrouvée à interpréter le seul morceau que je connaissais, l’Ave Maria de Schubert parce que je le chantais aux mariages ! « Vous avez une prédisposition naturelle pour le lyrique » m’a dit un professeur qui m’a parlé Opéra en me faisant écouter Maria Callas, Giuseppe Di Stefano, Mario del Monaco… J’en suis tombée littéralement amoureuse et j’ai voulu continuer. J’ai étudié quatre ans à Aoste puis deux-trois ans à Turin et… je continue toujours à apprendre !

Maria Callas, parlons-en, parce que vous allez bientôt reprendre un de ses grands rôles, à Athènes, dans le cadre des célébrations de son 100ème anniversaire…

La première fois que je l’ai entendue, c’était dans « Casta diva » de la Norma et elle m’a scotchée. On peut dire cela, « scotcher » ?

Oui, bien sûr !

J’ai entendu cette expression pour la première fois hier après la répétition générale de La Forza del destino et je trouve qu’elle correspond bien à ce que j’ai ressenti.

Medea de Cherubini est un rôle terriblement scotchant, lui aussi. Comment l’appréhendez-vous ?

Anna Pirozzi © Charles Duprat / Opéra national de Paris

Même si les représentations n’ont lieu qu’en avril-mai 2023 à l’Opéra national de Grèce, cela fait déjà pas mal de temps que je travaille sur la partition. J’ai reçu la captation de la création de la production de David McVicar au Metropolitan Opera, ce qui me permet de déjà me familiariser avec la mise en scène. Et je suis heureuse parce qu’il n’est pas prévu que je tue mes enfants devant le public. C’est un rôle assez choquant qui peut faire très mal. Je suis maman et je me souviens avoir beaucoup pleuré pendant les répétitions de Suor Angelica de Puccini et Norma de Bellini où il est question également de la mort d’enfants. Il faut effectuer un travail de concentration sur la musique et le chant pour ne pas se laisser déborder par l’émotion.

Paris a la chance de vous entendre à l’Opéra Bastille dans deux Leonora ! Celles de La Forza del destino et d’Il Trovatore

Oui, c’est amusant et c’est d’ailleurs le prénom que j’ai donné à ma fille parce queTrovatore avec Ballo in maschera sont mes opéras préférés (je vous laisse deviner le prénom de mon petit garçon). J’ai très souvent interprété la Leonora du Trouvère mais qu’une seule fois celle de La Forza del destino, surtout parce que je n’ai pas eu d’autres occasions. Le rôle est long avec trois airs, un grand duo. J’aurai sans doute préféré débuter à Paris avec Abigaille ou Lady Macbeth mais il s’agit toujours de Verdi et je suis contente… Et même très heureuse parce que je chante pour la toute première fois avec Ludovic Tézier. Quelle belle voix !

Vous connaissiez déjà l’Opéra Bastille ?

Anna Pirozzi © Charles Duprat / Opéra national de Paris

J’ai découvert la salle comme spectatrice, il y a seulement trois jours à l’occasion d’une représentation de Carmen. Impressionnée, je me suis même demandé comment le public allait bien pouvoir m’entendre dans un espace aussi grand mais dès les premières notes de la musique, j’ai été rassurée et encore plus quand nous avons répété dans cette acoustique incroyable. La Bastille comme le Metropolitan, c’est quand même quelque chose !

Nous pouvons évoquer également les arènes de Vérone où vous vous produisez régulièrement. Est-ce qu’on vous verra cet été 2023, au cours de la saison anniversaire des 100 ans ?

Les organisateurs ont insisté pour que je sois présente mais rien n’est encore officiellement signé. Je peux cependant annoncer que ce ne sera pas dans Nabucco parce que je veux laisser le rôle d’Abigaille de côté. Je l’ai beaucoup interprété et j’ai d’autres envies, notamment le bel canto ou les Verdi tardifs.

Abandonner Abigaille ?

Anna Pirozzi (c) Charl Marais

Je l’ai chanté plus de 100 fois. Il arrive un moment où l’on a l’impression d’avoir trop fréquenté le rôle, d’avoir tout dit et de ne plus savoir le réinventer. Bon ! mais si Paris me le propose, je ferai sans doute une exception (rires). Sachez que je reviens la saison prochaine pour Adriana Lecouvreur et ce sera une prise de rôle.

D’autres nouveaux rôles sont prévus ?

Dans l’immédiat, il n’y a que Medea et Adriana mais des envies comme Aida par exemple, bien évidemment ou comme je l’évoquais, le bel canto dramatique qui convient bien à ma voix de lirico spinto. Beaucoup de rôles sont toujours d’actualité. J’aimerais chanter Tosca avec Roberto Alagna et toujours Leonora de Trovatore. Je peux dire que tant que j’aurai les aigus pour le faire, je chanterai ce rôle. Mon rêve serait de faire une ouverture de saison à la Scala de Milan et de me produire au Palais Garnier !

 

 Propos recueillis le 7 décembre 2022

Anna Pirozzi © Noah Shaye