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Thomas Hampson et Stéphane Degout, mélodies d’amour

Comme une peau de chagrin, les récitals de mélodies disparaissent petit à petit du paysage lyrique et par conséquence, des enregistrements CD. Mais lorsque coup sur coup deux albums signés des deux plus grands barytons actuels sortent, l’occasion est trop belle pour ne pas sauter dessus. Notre avis…

Stéphane Degout © Julien Benhamou - Thomas Hampson © Jiyang Chen

Après la crise de l’industrie du disque, l’arrivée de la dématérialisation semble avoir définitivement bouleversé non seulement nos habitudes d’écoute mais aussi les politiques artistiques des producteurs, et ceci en profondeur. Hier encore, les grandes maisons sortaient à foison des intégrales studio d’opéras et des récitals laissant le soin aux indépendants de promouvoir des répertoires ou des artistes moins connus. Aujourd’hui, paraissent deux enregistrements remarquables d’artistes majeurs, sous des « petits » labels dont il faut saluer le courage : Pentatone pour l’album Sérénade de Thomas Hampson et B Records avec les Histoires Naturelles de Stéphane Degout. Avec la crise, les récitals de mélodies sont devenus denrées rares. L’exercice pour un artiste est pourtant l’un des plus valorisant, surtout lorsqu’il est réussi comme ici. 

A 62 ans, le baryton américain Thomas Hampson a atteint des sommets dans sa carrière exemplaire tant à l’opéra qu’au concert ou au récital. Avec un nombre de parution de disques impressionnant, il nous confiait lors d’un récent entretien, que ses enregistrements étaient désormais autoproduits. Il nous parlait également de l’exigence qui a toujours guidé son parcours discographique. L’on retrouve cette grande qualité dans « Sérénade ». Le choix des dix-sept mélodies françaises s’est porté sur les célèbres compositeurs d’opéra (Gounod, Bizet, Massenet, Meyerbeer,) avant les Fauré, Debussy, Ravel et Poulenc qui deviendront les grands maîtres du genre. Avec quelques tubes comme la « Danse macabre » de Saint-Saëns ou le « Temps des lilas » de Chausson, la plupart des chansons sont des pépites, exhumées pour le plus grand plaisir du mélomane comme cette charmante « Villanelle des petits canards » de Chabrier. « Ô ma belle rebelle » de Gounod, « Si vous n’avez rien à me dire » de Saint-Saëns déploient des voluptés ensorcelantes avec le piano attentif de Maciej Pikulski mais trop sage.

Bien sûr, le temps est passé sur la voix du grand baryton sans toutefois faire subir ses outrages. Même si l’on avoue être moins touché par l’usage de la voix de tête, l’on admire la souplesse, le velouté et des aigus toujours aussi percutants (comme dans l’impressionnant « Le pas d’armes du Roi Jean » de Saint-Saëns). Le timbre garde cette incroyable présence qui permet au grand artiste d’habiter et de vivre chaque poème signé Théophile Gautier, Paul Verlaine ou Victor Hugo. La notice du livret de Sylvain Fort est un modèle d’érudition et de simplicité qui nous permet de nous fondre un peu plus dans l’atmosphère des salons.

Stéphane Degout dans la lignée de Thomas Hampson ?

Parfaitement complémentaire, le programme du nouveau CD du baryton français Stéphane Degout se concentre sur les mélodies de Francis Poulenc et de Maurice Ravel. Les poèmes sont de Guillaume Apollinaire, Evariste de Parny et Jules Renard dont les fameuses « Histoires Naturelles » donnent le titre de l’admirable récital. Il faut saluer la prouesse car l’enregistrement a été capté sur le vif et en public, au Théâtre de l’Athénée le 23 janvier 2017. L’artiste y est à l’apogée de ses moyens vocaux.

On ne sait que mettre en avant parmi ses innombrables qualités : phrasé, nuances, étendue… Le baryton se joue des difficultés, triomphe des aigus redoutables (« Aussi bien que les cigales » de Poulenc) avec panache et rajoute le grand luxe d’une diction exemplaire. Il faut évoquer aussi le sens du texte (la façon de prononcer « cette poseuse… » dans « La pintade » de Ravel), et des subtiles nuances, de la poésie mêlée à beaucoup d’esprit. Au piano, Cédric Tiberghien sait se montrer volontaire et également joliment nuancé.  Plus accompagnateur dans Poulenc, il instaure un véritable dialogue dans Ravel. Dans les « Chansons madécasses », il est rejoint par le violoncelle sensuel d’Alexis Descharmes (superbe « Nahandove ») et la flûte précise de Matteo Cesari, du grand art ! La discographie des « Histoires naturelles » de Ravel trouve ici une nouvelle version qui s’inscrit dans les références. Grâce à l’immédiateté du concert, Stéphane Degout gagne en naturel comparé à son précédent enregistrement (avec Hélène Lucas chez Naïve), le plus remarquable restant sans doute la modernité. Messieurs Apollinaire, Renard et de Parny ne nous ont jamais paru si contemporains. 

Thomas Hampson et Stéphane Degout sont tous deux dignes héritiers de la grande école du chant. La mélodie française ne peut rêver meilleurs défenseurs. Reste aux mélomanes que nous sommes d’encourager les maisons de disque à continuer de nous offrir de telles réussites en plébiscitant ces albums. 

CD : Serenade
Thomas Hampson, Maciej Pikulski
PENTATONE Réf : PTC 5186681
Sortie : 22-09-2017

 

CD : Histoires Naturelles
Stéphane Degout, Cédric Tiberghien
Alexis Descharmes, Matteo Cesari
B RECORDS Réf : LBM 009
Sortie : 27-10-2017